Cher Progrès,
Je t’écris pour t’exprimer mes sentiments à l’égard de notre
relation. Nous sommes ensemble depuis maintenant des milliers d’années. Au
début, tout allait bien et j’aimais te faire plaisir. Pour toi, j’ai appris à
maitriser le feu et j’ai inventé la roue. Toutes ces petites choses nous rendaient
heureux. Par contre depuis une soixantaine d’années, rien ne va plus.
Tout d’abord, tes attentes envers moi ne cessent de croitre.
Dans les dernières années, j’ai amélioré ma santé, mes valeurs et ma façon de
penser envers les autres. J’ai aussi travaillé fort pour faire croître notre
portefeuille et inventer des appareils pour nous faciliter la tâche à plusieurs
niveaux. Pourtant, tu n’es pas encore satisfait. Qu’est-ce que je devrais faire
de plus? J’avoue qu’en 2008 nous avons perdu un peu d’argent, mais ça va mieux
maintenant non? Pourquoi n’es-tu jamais satisfait avec ce que je fais? Est-ce
que je vais devoir continuer longtemps à multiplier mes améliorations? Je
commence à croire que notre relation ne mène à rien et qu’on s’en va
directement vers un mur. Quand nous heurterons ce mur, il sera trop tard. Tu
commences déjà à m’affaiblir avec tes attentes si élevées. Laisse-moi me
reposer un peu. Tu te souviens il y a quelques années quand j’ai attrapé le
H1N1? Tu as eu peur que je meure. Je m’en suis sorti sans trop de problèmes…
mais à quand la prochaine fois?
D’un autre côté, il y a aussi nos enfants. Je suis tannée de
voir la façon dont on les traite. Pourquoi est-ce qu’on en favorise certains au
détriment des autres? Pourtant, ils ont tous la même intelligence. Je me sens
coupable qu’on en ait envoyé seulement certains d’entre eux à l’école. De plus,
certains meurent de faim alors que d’autres jettent leur nourriture par les
fenêtres. Pourquoi en sommes-nous arrivés ainsi? Il faut que tu leur parles
Progrès, ils se laissent mourir entre frères et sœur. Moi je n’en ai plus la
force. Je sais que c’est ton influence qui les a poussés à agir ainsi. Tu
voulais toujours qu’ils soient les meilleurs dans tout, à l’école comme au
travail. Tu voulais qu’ils gagnent le plus d’argent possible et qu’ils
possèdent le plus de choses, mais tu as créé une compétition si forte qu’ils
s’entretuent pour s’approprier leurs biens. Mes pauvres petits comment vont-ils
s’en sortir? Je me sens responsable de leurs agissements…
Ensuite, quand nous avons commencé notre grande aventure, je
t’avais dit qu’il était important pour moi de ne jamais délaisser ma meilleure amie
Nature. Au début tout allait bien, on l’invitait à souper, on lui donnait des
cadeaux et on allait la visiter. Cependant, plus notre relation évoluait, plus
tu me poussais à profiter d’elle, et moi je t’obéissais aveuglément. Puisque
notre gourmandise s’amplifiait, nous avons commencé à lui demander de préparer
de plus gros soupers, nous lui demandions de nous offrir des cadeaux et nous
nous sommes installées chez elle en permanence. Je me sens tellement coupable,
pauvre Nature! Nous avons profité d’elle comme si elle nous appartenait et comme
si elle nous devait tout. Sa gentillesse et sa générosité ont fait en sorte qu’elle
n’avait jamais rien fait de grave pour nous montrer son mécontentement. Quelques
fois, elle a manifesté sa fureur, mais depuis les dernières années ça lui
arrive beaucoup plus souvent qu’auparavant. J’espère qu’un jour elle pourra me
pardonner.
Sur ce Progrès, mon cher amour, je termine ma lettre en te
demandant une dernière fois de laisser aller tes attentes envers moi et nos
enfants. Je sais que c’est difficile. Peut-être que cela te demandera de
changer drastiquement et de ressembler à ton ennemi Stabilité. Fais-le pour moi
s’il vous plait; pour moi, nos enfants et notre amie Nature. Si tu ne changes
pas bientôt, je devrai couper tous mes ponts avec toi pour toujours ou me
laisser mourir.
Ta conjointe,
Humanité xox

